Главная страница «Первого сентября»Главная страница журнала «Французский язык»Содержание №18/2008

Arts et culture

La Marseillaise de Serge Gainsbourg

Gainsbourg compositeur innove tout le temps. Ce qui le fascine, ce sont les rythmes reggae, encore méconnus en Europe. En 1979, il part pour la Jamaïque, la patrie du reggae, et y compose un album – outre une reprise reggae de La Javanaise, c’est le titre Aux armes et cætera qui fait le plus parler de lui. Version « exotique » de l’hymne national français, La Marseillaise, revue et corrigée à la sauce jamaïquaine, va connaître succès et scandale.

Serge GAINSBOURG

Aux armes et cætera

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Allons enfant de la patrie
Le jour de gloire est arrivé
Contre nous de la tyrannie
L’étendard sanglant est levé

Aux armes et cætera

Entendez-vous dans les campagnes
Mugir ces féroces soldats
Ils viennent jusque dans nos bras
Égorger nos fils nos compagnes

Aux armes et cætera

Amour sacré de la patrie
Conduis soutiens nos bras vengeurs
Liberté liberté chérie
Combats avec tes défenseurs

Aux armes et cætera

Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus

Aux armes et cætera

Comme la totalité de ses compatriotes, Gainsbourg ne connaissait pas l’ensemble des couplets de l’hymne national. Alors il met : « Aux armes, et cætera », un titre pour une version neuve de La Marseillaise, écrite en 1792 par Rouget de Lisle.

En janvier 1979, Gainsbourg atterrit à Kingston. L’enregistrement de l’album est réglé en quatre jours, avec les musiciens et les choristes. Dès mars, le disque est publié en France. Il deviendra le succès le plus foudroyant de la carrière de Gainsbourg-chanteur, dépassant le million d’exemplaires.

En mai, Gainsbourg se retrouve pour la première fois en première place du hit-parade après avoir multiplié les passages à la télévision. Grâce à la puissance rythmique, à la drôlerie fantaisiste des textes, et, sans doute, à la polémique…

Dans la presse, l’artiste présente ainsi sa relecture de l’hymne national : « La Marseillaise est la chanson la plus sanglante de toute l’histoire. Aux armes, et cætera, c’est en quelque sorte le tableau de Delacroix où la femme à l’étendard, juchée1 sur un amas de cadavres, ne serait autre qu’une Jamaïquaine aux seins débordant de soleil et de révolte, en entonnant le refrain héroïque ! »

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Rouget de Lisle chante
La Marseillaise

Dans Le Figaro Magazine, Michel Droit publie un article consacré à cette chanson. Après une description physique de Gainsbourg, il disserte sur un thème, hélas, classique : « Les Juifs, par leurs provocations, peuvent déclencher des réactions antisémites. Qu’ils se tiennent tranquilles ».

Gainsbourg répond à Michel Droit dans Le Matin : « Peut-être Droit, journaliste, homme de lettres, officiant à l’ordre national du Mérite, médaillé militaire, croisé de guerre 1939-1945 et croix de la Légion d’honneur, apprécierait-il que je mette à nouveau celle de David2, que l’on me somma3 d’arborer4 en juin 1942 noir sur jaune ? Et ainsi, après avoir été relégué dans mon ghetto par la milice, devrais-je trente-sept ans plus tard y retourner, poussé cette fois par un ancien néo-combattant [...] ? »

Dans Le Monde, Albert Levy, secrétaire du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), écrit : « Selon M. Michel Droit, un Juif provoque l’antisémitisme s’il a un comportement qui déplaît à… M. Michel Droit [...]. Il y a là une attitude intolérable, qui interdit aux Juifs de s’exprimer et qui les rend responsables des persécutions dont ils sont victimes. »

Jusqu’ici verbal, l’échange va se doubler de menaces physiques. Gainsbourg profite de son succès pour revenir à la scène en décembre 1979, après quinze ans d’absence. Après plusieurs concerts au Palace de Paris, il doit chanter à Strasbourg à l’endroit même où Rouget de Lisle écrivit  Le Chant des armées du Rhin. Quelques jours auparavant, le colonel Jacques Romain-Desfossés, président de la section alsacienne de l’UNAP (Union nationale des anciens parachutistes), a demandé au maire d’intervenir pour que l’hymne ne soit pas chanté. « Faute de quoi nous nous verrions dans l’obligation d’intervenir physiquement et moralement et ce avec toutes les forces dont nous disposons. »

L’après-midi du concert, une alerte à la bombe vise l’hôtel où sont logés Gainsbourg et les Jamaïquains. L’établissement est évacué et les musiciens se réfugient dans un bus.

« Ces types étaient l’équivalent du Front national5 aujourd’hui, raconte Jane Birkin. Serge n’a pas voulu prendre de risque pour ses musiciens. »

La suite est héroïque. Gainsbourg monte sur la scène afin d’annoncer l’annulation du concert.

« Il ne savait même pas ce qui l’attendait, il ne savait pas que les paras6 n’occupaient que quelques rangées », se souvient Jane Birkin. Puis il défie ses adversaires en brandissant le poing. « Je vous demande de chanter La Marseillaise avec moi ! » clame-t-il. Il entonne l’air patriotique a cappella7, ce qui fait sitôt mettre les militaires au garde-à-vous. Le Journal du dimanche rapporte cette scène : « gauchistes » et parachutistes chantant d’une seule voix.

« Je l’ai vu livide8, raconte Jane Birkin, face au désarroi des paras. Pour finir, il leur a adressé un bras d’honneur9. »

Contents d’avoir obtenu l’annulation du spectacle, les perturbateurs quittent la salle, escortés par des policiers. À la sortie, le colonel Romain-Desfossés lance, admiratif : « Il est malin, ce mec ! »

Le chanteur avait-il conscience de ses provocations ? « Oui et non, répond Jane Birkin. Bien sûr, il était provocateur et n’y résistait pas, mais il aurait été fier par exemple, d’avoir la Légion d’honneur. Et, après Strasbourg, sa blessure s’est transformée en fierté ».10


1 Debout.

2 L’étoile de David (Magen David, c’est-à-dire « bouclier de David ») est le symbole du judaïsme. Elle se compose de deux triangles : l’un dirigé vers le haut, l’autre vers le bas et représente, selon la tradition juive, l’emblème du roi David et serait aussi bien symbole du Messie (de lignée davidique).

3 Sommer – ordonner.

4 Arborer – porter.

5 Parti politique français, situé à l’extrême droite du spectre politique. Ses idées sont nationalistes.

6 Parachutistes.

7 En chantant sans aucun instrument pour l’accompagner.

8 Anormalement pâle.

9 Bras d’honneur – geste injurieux par lequel on signifie à quelqu’un son mépris.

10 B. Lesprit, Le Monde, 31 août 2006.

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